In progress

Incorporation du Suminagashi sur base de livres / images recyclées. Travail de recherches en cours...

Incorporating Suminagashi using recycled books/images. Research in progress...

Techniques used : Suminagashi, collages & textiles (on paper) 

Le visage comme lieu de disparition

Le travail présenté ici explore un paradoxe fondamental : le visage, lieu par excellence de l’identité, devient ici un espace de création.
Par l’incorporation de Suminagashi, cette technique ancestrale, par la superposition de matières qui recouvrent, brouillent ou remplacent les traits, l’individu semble s’effacer. Ce possible effacement/remplacement interroge la fragilité de notre présence au monde, la précarité de ce qui nous constitue, et la manière dont la société contemporaine tend à uniformiser, remplacer ou rendre interchangeable chaque existence.

Dans cette proposition artistique, le visage cesse d’être un portrait pour devenir un champ de tension entre apparition et disparition, entre énergie vitale et menace d’effacement, entre les vides et les pleins, entre vie et mort. Une dichotomie à l’image de la vie.

L’effacement comme métaphore de notre condition contemporaine

L’effacement du visage renvoie à plusieurs forces qui traversent notre époque :

  • La standardisation sociale, qui réduit l’individu à des fonctions, des rôles, des données.
  • La mort, horizon inévitable qui rappelle que toute singularité est vouée à disparaître. Mais également la plus équitable des finalités.
  • L’intelligence artificielle, qui reproduit, remplace, simule, et met en crise la notion même d’unicité humaine.
  • L’éphémère, qui marque nos existences d’une instabilité permanente. Une vacuité nécessaire qui délivre un parfum aux senteurs de l’essentiel.

En travaillant sur le visage, l’œuvre ne cherche pas à nier l’individu, mais à montrer combien sa présence est fragile, en perpétuel devenir.
La peinture, sous forme de Sumi, devient alors un voile, un masque, une seconde peau. Une masse où formes et informes se côtoient.

Parallèle avec la pensée de Heidegger : Être jeté, être projeté

La philosophie de Martin Heidegger offre un cadre puissant pour comprendre ma démarche artistique. Pour Heidegger, l’être humain est un Dasein, un être-là, jeté dans l’existence sans l’avoir choisi. Nous arrivons dans un monde déjà structuré, déjà chargé de normes, de discours, d’attentes.
Cette condition d'être-jeté au monde résonne avec l’effacement du visage/ de l’individu : nous ne maîtrisons que très peu ce que nous sommes, ce que nous devenons. Mais Heidegger insiste aussi sur un autre mouvement : l’être-projet. L’existence prend sens lorsque nous nous engageons dans des possibilités, lorsque nous donnons forme à notre être, lorsque nous assumons notre finitude pour créer un chemin singulier. Le sens n’est pas donné : il est à construire, il est à choisir. Dans cette perspective, l’effacement du visage n’est pas seulement une disparition, mais un choix d’ouverture. En retirant les traits, en brouillant les contours, l’œuvre montre que l’identité n’est jamais fixée/figée : elle est un devenir, un projet, une tension vers ce que nous choisissons d’être. Un être créatif, un être choisissant.

L’anonymat : une disparition qui ouvre un espace commun

L’effacement du visage produit un autre phénomène essentiel : l’anonymat. Lorsque les traits disparaissent, lorsque la peinture remplace l’identité visible, le sujet cesse d’être un individu reconnaissable pour devenir une figure ouverte, un être sans nom, sans assignation immédiate.

Cet anonymat n’est pas une perte, mais une transformation. Il permet :

  • De dépasser la singularité pour toucher à l’universel > comme si l’absence de traits rendait chaque visage potentiellement celui de tous.
  • De suspendre les catégories sociales > les identités imposées, les projections culturelles qui enferment l’individu dans des cases.
  • De rappeler que l’existence est d’abord un être-au-monde > avant d’être un nom, un statut, une image.

Dans la perspective heideggérienne, cet anonymat rejoint l’idée que l’être humain n’est pas d’abord un « qui » mais un « comment » : une manière d’exister, une ouverture, une possibilité. L’œuvre, en effaçant le visage, ne retire pas l’humanité du sujet ; elle la rend plus fondamentale, plus essentielle, plus proche de ce que Heidegger nomme l’Être lui-même.

L’anonymat devient ainsi un espace de liberté : un lieu où l’individu échappe aux déterminations sociales, aux identités figées, aux représentations qui le précèdent. Il devient un être en puissance, un être en devenir, un être qui n’est plus défini par ce qu’il montre mais par ce qu’il choisit d'être.

En résumé : Créer du sens dans l’effacement

Ce travail artistique dialogue avec la pensée heideggérienne en affirmant que l’existence n’a pas de sens prédéfini. Elle n’en acquiert un que lorsque nous nous engageons dans un projet, lorsque nous assumons notre fragilité, lorsque nous faisons de notre finitude une force créatrice.

En effaçant le visage, et l’individu qui le porte, l’œuvre ne le détruit pas : elle le libère des illusions de permanence, de maîtrise, d’identité figée. Elle montre que nous sommes des êtres en devenir, toujours à la frontière entre apparition et disparition, entre vie et mort, entre ce que nous sommes et ce que nous cherchons à devenir. L’effacement du visage devient alors une invitation à dépasser les apparences pour interroger ce qui fait réellement sens, ce qui fait notre humanité et notre présence au monde.